ADSPO

 

 

Les Directeurs racontent Sciences PO

 


 

 

Jean-Marcel JEANNENEY (1946-1947)

Ancien Ministre du Général de Gaulle, professeur émérite à l'Université Panthéon-Sorbonne.

Les origines de l'IEP de Grenoble

La création de l'institut d'études politiques de Grenoble par un décret du 4 mai 1948, avait été précédée et préparée par celle d'un centre d'études politiques et administratives institué en 1946 à mon initiative auprès des facultés de droit et des lettres.

Ayant été de septembre 1944 à novembre 1945 directeur du cabinet de mon père, ministre d'Etat dans le gouvernement provisoire créé par le général de Gaulle au lendemain de la libération de Paris, j'avais contribué à la création de l'Ecole nationale d'administration et d'instituts d'études politiques, par une ordonnance du 9 octobre 1945. Deux instituts seulement furent dès alors établis : ceux de Paris et de Strasbourg ; mais il était prévu que d'autres le seraient ensuite. Revenu en décembre 1945 à Grenoble — où j'avais été nommé à l'issue du concours d'agrégation de science économique de 1936 —j'estimai que cette ville, par la variété de ses activités intellectuelles et son dynamisme économique, méritait d'être le siège d'un institut d'études politiques. Mais je pensais que, lorsque d'autres instituts seraient implantés en province, l'un le serait probablement à Lyon. On risquait alors de considérer peu convenable d'en créer un autre à cent kilomètres seulement de distance, étant donné qu'on n'en prévoyait que quatre ou cinq pour toute la France.

Dès mon retour à Grenoble, je m'employai donc à jeter les bases d'un organisme plus modeste qui puisse constituer un précédent à invoquer : ce fut l'ouverture en octobre 1946 d'un centre universitaire d'études politiques et administratives. Je n'en fus le directeur que jusqu'en décembre 1947, car en octobre j'avais été élu doyen de la faculté de droit —j'étais alors, à trente six ans, le plus jeune doyen de France. Or je ne crus pas bon de cumuler durablement ces deux fonctions. André Mathiot, professeur de droit public depuis peu à la faculté, me succéda dès janvier 1948.

Le pari ainsi fait a été gagné lorsque le centre de Grenoble se trouva, en octobre 1948, transformé en institut d'études politiques, en même temps qu'en étaient créés deux autres, l'un à Lyon et l'autre à Toulouse. La qualité des enseignements au centre d'études politiques et l'intérêt manifesté par les étudiants avaient justifié la décision espérée du ministre de l'Education nationale. Les examens passés au centre furent validés par l'institut, ce qui permit que des diplômes soient délivrés par lui dès 1946. Plusieurs de ses élèves furent bientôt reçus à l'ENA.

A cette époque, le centre puis l'institut furent conçus principalement pour compte-ter les enseignements de la faculté de droit, car les programmes de cette faculté étaient encore ceux établis par le ministère avant la guerre de 1914. La seule licence délivrée par elle, celle de droit, faisait relativement peu de place à l'économie ; elle n'en donnait aucune à l'histoire des idées politiques, aux questions sociales ou aux pratiques administratives, non plus qu'à de nombreuses autres matières connexes aujourd'hui enseignées dans les universités. Pour combler ces graves lacunes autant qu'il se pouvait, je fis, dès la création du centre, appel tout à la fois à des professeurs des facultés de Grenoble, à de jeunes professeurs du lycée, à des fonctionnaires de la préfectorale ou de corps techniques et même parfois à des hommes politiques. Tous avaient une grande liberté quant à la manière de traiter chaque sujet selon ce qu'étaient leur intérêts ou curiosité personnelles et leurs expériences professionnelles.

Cet élargissement du champ d'observation et ce recours à une grande variété d'intervenants étaient impossibles dans les structures des facultés d'alors. L'exemple de l'Ecole libre des sciences politiques, dont j'avais été élève avant-guerre, m'avait inspiré ce double choix. Il se révéla justifié puisque le centre d'études politiques et administratives et, ensuite, l'institut d'études politiques de Grenoble attirèrent des étudiants en nombres croissants et furent une pépinière de jeunes talents.

Jean-Marcel Jeanneney

André MATHIOT (1948-1958) †

Né le 26 février 1909 à Paris 14e. Décédé le 19 juillet 1991. Fils de Paul-Emile Mathiot, Pasteur, et de Mme, née Elisabeth Mook.

Décorations : Officier de la Légion d'honneur, Commandeur de l'ordre national du Mérite et des Palmes académiques.

Parcours
Lycée Henri-IV et Faculté de droit de Paris, Ecole libre des sciences politiques. Dipl. : Agrégé des facultés de droit.

1937-1938 Chargé de cours à la faculté de droit de Grenoble
Chargé de cours à la faculté de droit de Poitiers (1938-39),
1945-1957 Professeur à la faculté de droit de Grenoble à l'Institut des hautes études internationales et à l'Institut d'études politiques de Paris,
1948-1958 Directeur de l'Institut d'études politiques de Grenoble et Membre temporaire de l'Institute for Advanced Study of Princeton,
1955-1971 Membre du conseil d'administration de l'Ecole nationale d'administration
1957 Professeur titulaire de droit public à la faculté de droit de Paris
1958-1961 Conseiller technique au cabinet de Bernard Chenot, ministre de la Santé publique sur nomination de Charles de Gaulle
1960 Professeur à l'université de Californie (Berkeley)
1962-1967 Membre du Conseil supérieur de la magistrature sur nomination de Charles de Gaulle
1974-1977 Vice-président de l'université de Paris II
1980-1991 Professeur émérite
1952-1991 Professeur à l'Institut d'études politiques
1968-1991 Chroniqueur à la Vie politique française (publication du CNRS)

Jean-Louis QUERMONNE (1958-1969)

Parcours
1949-1952 Avocat à la cour d'appel de Caen
1952-1957 Professeur agrégé, faculté de droit de l'université d'Alger
1957-1977 Professeur agrégé à la faculté de droit de l'université de Grenoble
1958-1969 Directeur de l'IEP de Grenoble ► Jean-Louis Quermonne quitte la direction ◄
1977-1989 Professeur des universités à l'IEP de Paris
1989-1996 Professeur des universités à l'IEP de Grenoble
1969-1974 Président de l'université des sciences sociales de Grenoble
1971-1973 Premier vice-président de la Conférence des présidents d'université
1974-1975 Chargé de mission auprès de Jean-Pierre Soisson, secrétaire d'État aux Universités
1975-1976 ► Directeur des Enseignements supérieurs et de la Recherche, ministère chargé des Universités ◄
1981-1985 Membre du Conseil supérieur de la recherche et de la technologie
1985-1989 Membre du Comité national d'évaluation des universités
1974-1985 Vice-président de la Fondation nationale des sciences politiques
1989 Directeur d'études et de recherche
1995-2000 Président de l'Association française de science politique

Sciences Po Grenoble a tenu une place de choix dans ma vie universitaire, mais je ne l’ai découvert qu’en arrivant à Grenoble le 2 janvier 1956 pour occuper un poste de professeur à la faculté de droit. Je connaissais son existence par le décret du 4 mai 1956. Il avait été créé à l’initiative du doyen de la faculté de droit Jean-Marcel Jeanneney avec le soutien de son ami Michel Debré. Et s’il était de petite taille – moins d’une centaine d’étudiants – il avait cette particularité d’accueillir chaque année en stage des élèves de l’Ecole nationale d’administration en quête de formation juridique.

J’avais connu auparavant d’autres I.E.P. D’abord celui de Paris dont j’avais été diplômé en 1950 dans la section service public. Puis celui d’Alger où j’avais donné un cours sur le Commissariat au Plan et la Communauté européenne du charbon et de l’acier qui venait d’être créée. Il me restait alors à découvrir celui de Grenoble.

A mon arrivée, je fus accueilli par son directeur, la professeur André Mathiot qui me confia un cours sur le droit d’outre-mer. Mais je ne m’investis pas davantage restant dans la perspective d’un poste de juge à la Cour suprême qui venait d’être créé au Maroc et où mes amis Louis Fougère et Maurice Flory me suggéraient de poser ma candidature. Je me contentai donc d’assurer mon service à la faculté de droit. Mais dès 1958, plus vite que prévu, le poste de directeur de l’I.E.P. de Grenoble se trouva vacant du fait de la nomination d’André Mathiot à Paris. A l’évidence, ce poste aurait du revenir à Georges Lavau, qui était à l’époque à Grenoble, avec Maurice Duverger à Bordeaux, l’un des pionniers de la science politique. Mais très vite surgit une cabale contre lui, menée par une partie du Conseil de perfectionnement, sous prétexte que Georges Lavau avait été auparavant candidat au titre de la « Jeune République » à une élection législative. Et malgré les efforts menés par le doyen Colliard en faveur de Lavau, rien n’y fit pour obtenir sa nomination. C’est alors que les autorités universitaires vinrent me demander – avec le soutien de Georges Lavau lui-même – de prendre la direction de l’I.E.P. Certains me présentèrent même cette mission sous les traits d’un sacerdoce ! Et comme par ailleurs le poste de juge à la Cour suprême du Maroc avait été déjà pourvu par un ancien préfet, je ne puis faire autre chose que d’accepter. A l’époque, l’Institut d’Etudes Politiques ne disposait en propre que d’un petit nombre de locaux : un bureau de directeur, situé rue Général Marchand, un secrétariat occupé par Melle Ailloud et une salle de documentation, amorce d’une future bibliothèque. Les enseignements étaient dispersés dans les amphithéâtres et les salles de travaux dirigés de la faculté de droit, place de Verdun. Les cours de base étaient donnés par des professeurs de cette faculté et de la faculté des Lettres, auxquels venaient s’ajouter – phénomène plus original – une série de cours sur des sujets d’actualité, dispensés par des universitaires et des hauts fonctionnaires venus de Genève, de Lyon et de Sciences Po Paris.

En l’absence de T.G.V., ils arrivaient souvent par le train de nuit. Mais ils disposaient dans les locaux de la rue Général Marchand d’une chambre confortable et d’une salle de bain. Citons parmi ces personnalités Jean Halpérin, Edgard Pisani, Pierre George, le colonel Rondot et Louis Fougère. Certains d’entre eux assuraient le même cours à Sciences Po Paris, notamment Jean Touchard et Jean Meyriat. Ce qui donnait à Sciences Po Grenoble un petit air parisien qui n’était pas pour déplaire aux étudiants… Le directeur les retenait parfois à diner chez lui, accueillis par son épouse qui devait satisfaire leur appétit. Ainsi se nouèrent des relations d’amitié qui contribuèrent à renforcer les liens entre la Fondation nationale des sciences politiques et l’I.E.P. de Grenoble. Ces liens se développèrent en particulier en matière de recherche. Aussi, avec le concours de Pierre Bolle et de Charles Roig, je fus amené à orienter cette recherche vers l’étude de l’administration, de la régionalisation et de l’aménagement du territoire. Ce qui donna naissance à un centre de recherche reconnu à la fois par le C.N.R.S., la DATAR et la Fondation nationale des sciences politiques. En témoigna le colloque sur la planification comme processus de décision organisé en liaison avec la F.N.S.P. et tenu dans des locaux prêtés par le doyen Weil de la faculté des Sciences. Ce colloque réunit les principales personnalités du Commissariat au plan, de la DATAR et de la Fondation nationale des sciences politiques.

Dans le prolongement de ce colloque, le centre de recherche sur l’aménagement du territoire conclut avec la DATAR un accord pour publier chaque année un Annuaire de l’aménagement du territoire, qui fut, pendant plusieurs années, l’outil de travail rendant compte, de manière critique, la force et les faiblesses d’une politique publique qui ne fut pas étrangère au déroulement des « trente glorieuses » de la Ve République. Dans le même esprit, l’I.E.P. n’ayant pas compétence pour délivrer un doctorat de troisième cycle, celui-ci passa une convention avec la Fondation nationale de sciences politiques pour qu’elle puisse délivrer à des étudiants grenoblois le titre en question dans les mêmes conditions que des étudiants parisiens. Parallèlement, d’importants efforts furent entrepris en liaison avec l’Ecole nationale d’administration pour préparer des étudiants et de jeunes fonctionnaires aux concours administratifs, y compris l’E.N.A. C’est ainsi que Sciences Po dut accueillir plusieurs dizaines de stagiaires, ce qui nécessita pour assurer leur encadrement le recours à de nouveaux locaux ainsi que la création de nouveaux postes d’enseignants. Une annexe fut installée place de l’Etoile sous la direction successive de mes collègues Jacques Robert et Gustave Peiser. Parmi les stagiaires, l’un d’eux, Bernard Martin, fut recruté comme secrétaire général de l’I.E.P.

Un incident risqua un jour d’altérer les relations entre Sciences Po Grenoble et Sciences Po Paris. En effet, je reçus un coup de téléphone de Jacques Chapsal, directeur de l’I.E.P. de Paris ne faisant part d’une décision prise par la DATAR tendant à transférer la première année d’études de Sciences Po Paris à Grenoble ! Or je n’en avais pas été prévenu, telle est la raison pour laquelle je n’avais pas pu m’y opposer. Nous convînmes alors, Chapsal ayant reconnu ma bonne foi, d’organiser une concertation à trois : Sciences Po Paris, Sciences Po Grenoble et la DATAR pour examiner les mesures de décentralisation raisonnables qui pourraient être mises en œuvre. Il en résulta d’une part l’érection des I.E.P. de Bordeaux et de Grenoble en « IEP d’équilibre », d’autre part le transfert de la 1ère année de Sciences Po Paris à Nanterre, cette mesure ayant été supprimée après mai 1968 !

Si bien que de bonnes relations purent se rétablir entre la DATAR et la Fondation nationale des sciences politiques lors de la célébration du trentième anniversaire de la création de l’Institut d’Etudes Politiques de Grenoble. Celle-ci eut lieu sur le campus de Saint Martin d’Hères en même temps que l’inauguration de la première tranche du nouveau bâtiment de l’I.E.P. de Grenoble. Furent présents notamment le délégué à l’aménagement du territoire… et l’administrateur de la Fondation nationale des sciences politiques, Jacques Chapsal, qui prononça une conférence sur le système de partis sous la Ve République.

Notons, en effet, que ce bâtiment témoignait de l’autonomie prise par l’I.E.P. à l’égard de ses deux facultés de tutelle : Droit et science économique et Lettres et sciences humaines. Rappelons que les plans initiaux du campus avaient prévu que l’I.E.P. occuperait seulement un étage d’un vaste bâtiment qui accueillerait également l’Institut économique et juridique de l’énergie, l’Institut d’études sociales et l’Institut d’études commerciales. Il m’avait fallu beaucoup d’énergie, avec le soutien du doyen Weil de la faculté des sciences, pour obtenir la construction d’un bâtiment autonome pour l’I.E.P. Finalement, j’avais eu le libre choix de l’architecte, Monsieur Pouradier-Duteil, ce qui permit d’édifier la première tranche autour d’un patio où pourraient se détendre les étudiants à la sortie de leurs cours ou de leurs conférences de méthode.

J’avais d’ailleurs associé les étudiants à l’aménagement des nouveaux locaux. Et j’avais obtenu du conseil de perfectionnement que deux d’entre eux siègent en son sein, avec voix consultative, ce qui préfigurait Mai 68. En outre, une deuxième tranche de travaux était en vue. Et j’avais plus de facilité à obtenir un financement, exerçant des responsabilités au Ministère de l’éducation nationale. J’avais, en effet, été promu conseiller technique à la direction des enseignements supérieurs qu’occupait Pierre Aigrain, ami d’Hubert Dubedout. J’avais été chargé de dessiner les premiers Instituts universitaires de technologie (I.U.T.) calqués sur le modèle des I.E.P. et cette responsabilité m’amenait à faire la navette entre Grenoble et Paris. Cette tâche ajoutée à celle de directeur de Sciences Po Grenoble était lourde à porter tant pour ma famille que pour moi. En échange de quoi j’avais obtenu aisément le financement de la deuxième tranche de l’Institut. L’atmosphère était d’ailleurs au changement. Des colloques s’étaient tenus notamment à Caen à l’initiative d’une association présidée par André Lichnerowicz qui préconisaient la création d’universités à l’américaine. J’avais d’ailleurs été envoyé aux Etats-Unis pour observer leur développement. Et j’avais écrit avec mon collègue et ami Marcel Merle, directeur de l’IEP de Bordeaux, pour la Revue de l’enseignement supérieur un article intitulé : « Instituts d’études politiques ou Facultés des sciences sociales ? ».

L’on sentait qu’un vent du changement était prêt de souffler. Mais au lieu de venir du côté des professeurs des universités et de leurs syndicats, c’est sous l’impulsion des étudiants qu’il surgit pour donner naissance à « Mai 1968 ». C’est dans ce climat que survinrent ces « évènements ». L’I.E.P. les traversa aussi bien que possible. Mieux en tout cas que la faculté de droit et surtout la faculté de Lettres. Mais je dus abandonner, au moins provisoirement, mes responsabilités parisiennes ayant la charge du maintien de l’ordre à l’I.E.P. de Grenoble. En fait, ma double appartenance à l’I.E.P. et, comme professeur, à la faculté de droit me conduisit à participer aux tribulations des deux établissements. L’I.E.P. traversa sans trop de difficultés cette période difficile. Le seul incident provint des rapports difficiles qui s’établirent entre un ancien élève de l’E.N.A., dénommé Cospèrec qui s’était mis à la disposition du préfet de l’Isère et un historien, Pierre Broué, resté fidèle à Trosky. En revanche, l’agitation fut plus forte à la faculté de droit où l’assemblée des enseignants prit la place du conseil des professeurs. Et l’atmosphère fut plus agitée encore à la faculté des lettres où l’émergence des sciences humaines mit en difficulté les tenants des études littéraires traditionnelles.

Ma position à l’I.E.P. à mi-chemin de la faculté de droit et de la faculté des lettres me plaça naturellement au centre du débat. Et l’idée surgit de rapprocher les disciplines juridiques et économiques et les sciences humaines. Si bien que les démarches de Louis Weil et de Michel Soutif en faveur du maintien d’une université de Grenoble unifiée auprès du ministère n’ayant pu réussir, je m’engageai en faveur de la création d’une université des sciences sociales. Je fus alors élu président de son assemblée constituante, puis président de cette université, qui prit plus tard, à l’initiative de Bernard Pouyet le nom de Pierre Mendès-France. Ne pouvant cumuler cette fonction avec la direction de l’I.E.P., je donnai par conséquent ma démission de celle-ci. Et jean Leca, que je connaissais depuis longtemps puisqu’il avait été mon étudiant puis mon assistant à Alger, fut élu à ma place. S’ouvrit alors une longue parenthèse qui m’éloigna de l’I.E.P. et même de Grenoble. C’est ainsi que je devins successivement premier vice-président de la conférence des présidents d’université, puis conseiller technique du directeur des enseignants supérieur. Avant de retrouver un poste de professeur, cette fois à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris. C’est en cette qualité que je me consacrai à l’étude de l’intégration européenne aux côtés de Jacques Delors, tout en enseignant à Sciences Po Paris et au collège de Bruges.

Mais lorsque vint le moment d’envisager ma retraite, je dus choisir entre la continuation de mon enseignement à Sciences Po Paris et mon retour à Sciences Po Grenoble. C’est cette solution que je choisis à l’invitation de son directeur François d’Arcy qui me confia la mission de mettre en place un système d’études européennes. Ce que je fis en collaboration notamment avec Maurice Croisat et Jacques Poisson. Je partageai alors mon bureau avec un nouvel arrivant : Olivier Ihl. François d’Arcy eut la délicatesse d’organiser une cérémonie à l’occasion de ma retraite qui réunit notamment les anciens directeurs de l’IEP de Grenoble ainsi que le fondateur de celui-ci en la personne de Jean-Marcel Jeanneney. D’aucuns diront peut-être qu’une carrière comme la mienne aurait du s’achever à Paris. Certes, je ne garde pas mauvais souvenir des enseignements dont j’étais chargé à Sciences Po, rue Saint Guillaume. J’avais succédé au doyen Vedel pour donner le cours de 1ère année d’institutions et vie politique. J’assurais également la direction d’un séminaire de doctorat sur les institutions européennes. J’étais devenu, à la suite du doyen Vedel et de Jean Leca, président de l’association française de science politique… J’étais enfin membre du Conseil du mouvement européen animé par Jacques Delors. C’est sans doute l’atmosphère même de Paris qui ne répondait pas à mes goûts et mes attentes, car j’avais conservé mon domicile principal dans la banlieue de Grenoble. Et il était plus facile d’achever ma carrière universitaire au lieu de mon domicile que de poursuivre ma navette entre Paris et Grenoble.

Voilà les raisons qui me firent revenir à Grenoble à l’invitation amicale du directeur de l’I.E.P. de l’époque : François d’Arcy. C’est là aussi que pour célébrer ma retraite un autre directeur, Henri Oberdorff, eut la délicatesse de faire coïncider mon départ à la retraite avec un colloque intitulé : « De la cinquième République à l’Europe »1. Il réunit, outre mes collègues de Sciences Po, la plupart des directeurs d’I.E.P. sous la présidence de Jean-Marcel Jeanneney qui avait été le fondateur de celui de Grenoble.

 


 

La mise en place d'un concours d'entrée

J.L QUERMONE, Directeur de 1958 à 1969 s'entretient avec André JULLIEN, SC PO 64.

ANDRE JULLIEN — Pendant un peu plus d'une dizaine d'années à la tête de l'I.E.P. de Grenoble, vous avez formé un nombre impressionnant de jeunes, qui sont aujourd'hui actifs dans pratiquement tous les secteurs de la vie française. Vous leur avez apporté une formation intellectuelle, professionnelle, citoyenne. Estimez-vous, par exemple, que le cadre formé à SC PO a une " tête bien faite " si on le compare à d'autres diplômés que vous avez rencontrés dans votre vie professionnelle ?

J.L. QUERMONNE — C'est vrai, en onze ans, j'ai formé de nombreux étudiants et vous me demandez ce que fut et ce qui est aujourd'hui leur rôle dans la cité. Si l'on remonte à la naissance et à l'organisation des I.E.P., on constate qu'ils furent créés pour former les cadres de la fonction publique, c'est le sens aujourd'hui des sections " service public " des I.E.P.

Les I.E.P. et l'E.N.A. ont accompli leur mission en essayant de donner aux fonctionnaires et aux futurs fonctionnaires une ouverture basée sur la pluridisciplinarité (Droit, Histoire, Géographie, Sociologie...) avec le risque de ne pas fournir à la nation des spécialistes. Ce risque a été limité pendant les premières années par la possibilité de mener des études parallèles (droit en particulier). Aujourd'hui, ceci nest plus possible, le cursus I.E.P. est un cursus à plein temps.

Au plan professionnel, il faut souligner l'originalité de l'I.E.P. : on y accède jeune, les études sont relativement courtes, ce qui conduit nombre de diplômés a essaimer ailleurs que dans l'administration, par exemple vers les banques ou les établissements publics, d'où le développement des Sections " Economiques et Financières ".

Les I.E.P. ne veulent en aucune manière concurrencer les Ecoles de Commerce mais souhaitent une ouverture moins étatique en particulier vers la communication et les affaires sociales.

On peut également ajouter à ces secteurs, l'attrait de " l'International ". Ce fut une longue démarche ; mon prédécesseur André MATHIOT avait ouvert la voie en attirant l'attention des étudiants par des cours sur l'Islam (Général RONDOT), l'Afrique du Nord (Fougères), les Nations Unies ou l'Economie Européenne.

Aujourd'hui, l'option " international " existe (pas à Grenoble pour l'instant) mais l'esprit est présent dans les I.E.P. ; Grenoble est en pointe pour les bourses ERASMUS et les séjours l'étranger. La dimension citoyenne, elle, est le produit de la pluridisciplinarité ; le souci des enseignants de Sciences PO de puiser leur enseignement aux sources les plus diverses donne à cet enseignement un label, un sérieux que beaucoup nous envient.

AJ — Il semble qu'aujourd'hui les jeunes Sciences PO s'impliquent peu dans la vie politique. Ceci est dû en particulier au poids des anciens, certes, mais on dit même que beaucoup d'étudiants ou de jeunes diplômés ne votent pas. Qu'en pensez-vous ?

J.L. QUERMONNE — C'est vrai que le climat actuel encourage peu les étudiants à s'engager. Autrefois, la puissance des idéologies forçait les adhésions, aujourd'hui avec la disparition des idéologies, l'attitude de tous ces jeunes est plus distante, nous devons y veiller.

AJ — L'IEP peut-il et doit-il jouer un rôle dans la formation des citoyens ?

J.L. QUERMONNE — Certes, les I.E.P. ont une mission en particulier vis à vis des enseignants ; il existe un projet de formation civique, l'I.E.P. Paris a organisé une université d'été avec les enseignants du second degré ; les I.E.P. n'ont, bien sûr, pas le monopole de cette formation, mais l'idée de coopérer avec les I.U.F.M. fait son chemin.

AJ — La formation intellectuelle joue un rôle essentiel dans le devenir de chacun mais, aujourd'hui, comme hier d'ailleurs, il faut entrer dans le monde du travail avec les meilleurs atouts. Les diplômés de Sciences PO sont-ils bien armés ?

J.L QUERMONNE — Le fait qu'aujourd'hui les études à l'I.E.P. constituent un plein temps incite les étudiants à poursuivre vers un DEA ou un DESS ; de plus, la situation de l'emploi oriente les diplômés dans cette voie afin qu'ainsi, ils soient en mesure de présenter à la société plus de diplômes, plus de qualification et estiment que le marché de l'emploi leur sera plus ouvert. Cela n'est pas toujours évident.

Les I.E.P. réfléchissent à la transformation de la scolarité, avec 2 motivations : l'une au plan académique, l'autre au plan international. En effet, il serait souhaitable de replacer le diplôme à un niveau correspondant mieux à sa qualité (Bac +5). Il en est d'ailleurs ainsi pour les formations de ce type en Europe et aux U.S.A. Or, la mobilité impose aujourd'hui de se situer sur le marché international. L'idéal serait de faire en sorte que le cursus Sciences PO comporte des périodes d'activités universitaires entrecoupées de stages de longue durée, de séjours à l'étranger. En fait, situer le diplômé dans un contexte d'études longues mais avec un contact réel et permanent avec la vie professionnelle tout au long du cursus.

Ce projet n'est actuellement que dans une phase de réflexion. Il faut cependant souligner que deux I.E.P. sont mieux armés que d'autres : il s'agit de Bordeaux et de Grenoble, retenus dès les années 60 comme I.E.P. "d'équilibre", équilibre avec Paris au moment où la DATAR envisageait de décentraliser vers Grenoble les préparations 1° année de l'I.E.P. Paris.

Grenoble avait suggéré d'assurer un équilibre entre Paris et les I.E.P. Bordeaux et Grenoble. Depuis, il existe des relations privilégiées et un dialogue permanent entre ces différents partenaires.

Ce sont eux qui sont à l'origine en 68 de la rédaction du statut des I.E.R. Depuis lors, ce sont des établissements publics rattachés à des universités, ce qui leur assure une autonomie de gestion, facteur essentiel de développement, tout en maintenant une coopération technique dans le cadre de la Fondation ; ceci à permis entre autres la création puis le développement d'un Centre de Documentation de qualité exceptionnelle.

En tant que Directeur des Enseignements Supérieurs, j'ai pu apporter une contribution à la qualité de l'enseignement des I.E.P. en mettant en place un concours d'entrée.

J.L. Quermonne — Aujourd'hui, Sciences Po, en terme de communication, est un concept bien identifié, un label. " Sciences Po " n'est pas une appellation, c'est un " mot de passe " ; certes, ILE.P. Paris a longtemps cherché à se le réserver, mais sous la pression des I.E.P. de Province, tous ont plus ou moins adopté cette appellation, y compris les deux derniers, Rennes et Lille. Tous les I.E.P. forment aujourd'hui une grande famille.

AJ — Quel a été pendant ces 11 années votre plus grand regret ?

J.L QUERMONNE — Ne pas avoir réussi à faire entrer au premier concours à l'E.N.A. (Etudiants) la même proportion de diplômés qu'aux concours fonctionnaires. L'I.E.P.G. a formé un nombre respectable d'énarques fonctionnaires, mais un nombre d'étudiants modeste : tous les Directeurs d'I.E.P. s'efforcent de modifier ce rapport. Il faudra éviter de " parisianiser " la fonction publique, même si ces " parisianisés " sont à l'origine des provinciaux.

AJ — Ces " parisianisés " que l'on qualifie volontiers de technocrates.

J.L QUERMONNE — Il est vrai que l'objection technocrate est souvent évoquée ; il est vrai aussi que le regard objectif porté sur la politique comporte une grande part d'appréciation critique

AJ — Votre plus grande satisfaction à la tête de l'I.E.P.G ?

J.L QUERMONNE — Avoir instauré une très grande mobilité entre Paris et Grenoble. De nombreux parisiens sont venus s'installer à Grenoble complètement ou à durée déterminée.

Des grenoblois ont fait une partie de leur carrière à Paris : G. Lavaud, J. Lecas et moi-même. Qui dit mobilité dit symbiose ; les I.E.P. sont en réseau ce qui fait leur force. Il y a une spécificité I.E.P. dans la communauté universitaire, un peu ce que l'on remarque à l'I.N.P.G., mais bien sûr l'I.E.P. reste dans l'Université Pierre Mendès-France et joue le jeu.


Jean LECA (1969-1971)

Né le 20 mars 1935 à Alger (Algérie). Fils de Jean-Charles Leca, Officier, et de Mme, née Thérèse Baldini.

Parcours
Lycée d'Alger, Facultés de droit d'Alger, de Paris et d´Aix-en-Provence.
Diplômé de l'Institut d'études politiques d'Alger, Docteur en droit.

1961-62 & 1968-78 Professeur à la faculté de droit de Grenoble
1963-68 Professeur à la faculté de droit d'Alger et Directeur de l'Institut d´études politiques d´Alger
1972-73 Visiting Professor à l´université du Wisconsin (Etats-Unis)
1979- Professeur à l'Institut d´études politiques de Paris
1991- Président du Conseil scientifique de l´évaluation des politiques publiques

Membre puis Président de l'Association française de science politique (AFSP),
Président de l'International Political Science Association, Membre de l'American Political Science Association, de la Middle East Studies Association et de l'Association française pour l´étude du monde arabe et musulman.

Claude DOMENACH (1971-1981) †

Claude Domenach, né le 8 janvier 1938 à Lyon (Rhône) et décédé le 7 octobre 1991, fut directeur de l'IEPG de 1971 à 1981. Fils de Louis Domenach, Ingénieur, et de Mme, née Germaine Mallez. Il étudia au collège Saint-Joseph à Lyon puis fut diplômé de l'Institut d'études politiques de Paris et de l'Ecole Nationale d'Administration (1966).

Décorations : Chevalier de la Légion d'honneur et de l'ordre national du Mérite, Croix de la Valeur militaire.

Fonctions successives
Administrateur civil à la direction de l´aménagement foncier et de l'urbanisme au ministère de l´Equipement et du Logement (1966-68),
Directeur (1971-81) de l'Institut d'études politiques de l'université des sciences sociales de Grenoble,
Président de la Maison de la culture de Grenoble (1981),
Conseiller culturel à l'Ambassade de France en Israël (1985-89),
Chargé de mission pour la culture auprès du maire de Marseille (1989-1991).

Hommages
Toute sa vie Claude Domenach a été un militant et un homme d'action. Je l'ai connu quand nous étions tous deux à Sciences-po Paris. Il était un des membres de l'amicale des élèves alors présidée par Dominique Wallon. Ensuite il est passé au bureau national de l'UNEF. La grande affaire d'alors était la lutte contre la guerre d'Algérie. Il y prit part activement, alors même qu'un acte de courage lui avait valu la croix de la valeur militaire, décoration créée pour cette guerre qui ne voulait pas dire son nom...

La grande salle de réunion du rez-de-chaussée de l'IEPG porte aujourd'hui le nom de salle Claude Domenach.

Yves SCHEMEIL (1981-1987)

Parcours
1964-1968 Formation en économie et en sociologie (Beyrouth puis Grenoble)
1969 DEA Science politique (IEP et Faculté de Droit de Grenoble)
1969-1971 Troisième cycle de la FNSP à Paris
1973-1975 Chargé de cours dans trois universités libanaises
1976 Docteur d'Etat en science politique, Grenoble (dir. Jean Leca)
1975-1977 Chercheur à la FNSP
1977-1989 Professeur à l'IEPG
1989-1997 Professeur à l'lEP d'Aix-en-Provence et directeur de sa formation doctorale.
Professeur agrégé de science politique en classe exceptionnelle

Renaissance de l'association des Anciens dans un IEP rénové

La période durant laquelle j'ai dirigé l'Institut (entre juin 1981 et décembre 1987) a coïncidé avec la renaissance de l'Association des Anciens élèves.

Profitant de l'enthousiasme et du dévouement de quelques pionniers, comme Gilbert Hus (son premier président), Pierre Eisler, André Le Chevalier, Stéphane Pusateri et Pascale Zelmatti, elle fut mise en place en 1986. Seul directeur de l'Institut qui en soit aussi un ancien élève, j'étais évidemment disposé à la placer au cœur des réformes entreprises au cours de mon mandat.

Mon but était de mieux positionner l'Institut dans le système universitaire français. Notre établissement doit en effet son originalité à son hybridité, ce qui le rend mystérieux auprès des parents d’élèves et des collègues étrangers : c’est à la fois une grande école et une vraie université.

De la première il tient sa vocation sélective et son encadrement, un devoir d’expérimentation pédagogique, une capacité d’attraction d’étudiants souvent passés par d'autres filières avant d'accéder à l’Institut, des liens avec les acteurs de la vie active soulignés par le recours à des intervenants extérieurs, et ses débouchés dans des écoles d'application (ENA, grandes écoles de commerce ou de journalisme). Son identité universitaire tient, elle, à la variété de sa formation générale et à la richesse de sa culture académique, à sa pluridisciplinarité affirmée, au rôle fondamental de ses enseignants, enseignantes, chercheurs et chercheuses en poste dans l’institution, à ses troisièmes cycles solides.

De 1981 à 1989 (date de publication du décret sur les IEP longuement préparé avant mon départ et publié ensuite, que l’on pense à actualiser aujourd’hui), cette double vocation a été expliquée, reconnue, et légitimée. En conservant contre vents et marées une personnalité morale dont les ambiguïtés du statut antérieur n'avaient pas épuisé les effets, l'Institut est resté dérogatoire au droit universitaire commun. Il a donc gardé la maîtrise de son budget, de ses procédures d’accès et d'évaluation, de son tableau d'enseignements, de ses conventions internationales et de ses contrats nationaux. Il a renforcé ses liens privilégiés avec la Fondation nationale des sciences politiques, sans se désengager d'un partenariat fructueux avec l'Université et avec les autres acteurs académiques du site.

Ce souci d'équilibre entre des mondes habituellement séparés (les universités et les grandes écoles, la recherche et la professionnalisation, les jeunes bacheliers ou bachelières et les titulaires d’un premier diplôme) fut à la source des réformes alors entreprises : contrôle de l'accès à bac +1, à l'origine fait sur les points forts de chaque candidat (le "Cycle d'Accueil et d'Orientation", devenu concours d'entrée sous la pression croissante du nombre de candidats, dont les principes réaffirmés dans un rapport au Ministre rédigé en 2000 sont indirectement à l’origine des réflexions sur l’orientation dans l’enseignement supérieur aujourd’hui) ; ouverture du deuxième cycle à des étudiants dotés d'une expérience professionnelle (la "troisième voie", créée simultanément à l’ENA et à l’IEPG) ; création d'une section "économie et politiques sociales" pour mieux rendre visibles les travaux conduits dans ce domaine à l’Institut ; renforcement de la science politique à tous les niveaux (du diplôme de l’établissement aux centres de préparation aux concours et aux laboratoires de recherche), compensé par une ouverture aux collègues venus d’économie, de gestion, et de droit ; lancement d'un grand chantier de rénovation documentaire qui prévoyait déjà une grande salle de lecture unique ; tissage de liens avec des organismes professionnels et des acteurs de la vie économique (CFPJ, BNP, Chambre syndicale de l'automobile, Chambre de Commerce, entreprises locales, etc. dont témoignent l'invention "d'ateliers" et la multiplication des stages) ; renforcement des liens avec le monde des Arts (Orchestre de Grenoble, Maison de la Culture, Musées) ; participation à des salons étudiants avec de nouveaux outils de communication (une vidéo cocasse réalisée par des anciens œuvrant dans le monde de la publicité, des brochures multiples et adaptées à des publics divers dont les premières maquettes jaillirent de l’esprit fécond de Thora van Male) ; création du service de formation continue (devenu Sciences-Po formation).

Pour atteindre ces objectifs, il fallait transformer l'aventure pédagogique, académique, puis politique des années soixante/soixante-dix en une véritable institution, avec ses protocoles et ses routines, afin de ne pas faire peser de charges superflues sur celles et ceux qui fourmillaient alors d’initiatives intellectuelles ou professionnelles. Les services furent réorganisés dans cet esprit : avec l’appui de mes complices habituels (dont François d’Arcy, Frédéric Bon et Catherine Finkel) je cherchai à mieux utiliser les compétences de chacun et chacune en facilitant la mobilité entre postes ; je décidai d’annualiser les calendriers et d’allonger les journées d’enseignement afin d’optimiser l’utilisation de nos locaux trop souvent vides durant les périodes de vacances (sans parvenir à lancer une école d’été que j’appelle toujours de mes vœux) ; je souhaitai roder les procédures administratives pour que l'on n’eût plus jamais à faire l’effort répété bien qu’inutile d’y prêter attention à chaque rentrée ; je voulus décharger les enseignants des surveillances d'examen ; je tins à impliquer les responsables administratifs dans la définition de la politique générale de l’établissement et pas simplement dans celle de leur service.

Des instances consultatives et délibératives autrefois contrôlées par des groupes portant haut et fort leurs revendications (comme le C.A., séquestré au moins une fois, juste avant mon élection) ou pas assez souvent réunies (le Conseil scientifique, doté de compétences élargies, la commission paritaire enseignants/étudiants), ou encore, tout nouveaux (le Bureau Des Élèves, d'autres associations à vocation plus sectorielle et... les Anciens) furent politiquement soutenues et mieux financées. Elles purent ainsi jouer le rôle qui leur revenait de droit dans une maison où le changement incessant de normes et de contenus, dû à la volonté d'adaptation presque immédiate aux transformations de la société, nécessitait toujours des consultations larges mais brèves, approfondies mais efficaces.

Ces années furent aussi celles de l’invention du réseau des IEP. Auparavant, Sciences-Po Paris et les deux Instituts alors dits "d'équilibre" dans le cadre d’une politique nationale d’aménagement du territoire remontant à 1969 et 1972, Bordeaux et Grenoble, étaient passablement coupés de leurs homologues. L'époque se prêtant davantage à la concertation et à l'action collective, la conférence des directeurs d'IEP fut pérennisée. Elle fut plusieurs fois réunie par le Ministre, à la demande pressante du directeur de Bordeaux, Claude Émeri, et de moi-même, car nous tenions à cette instance prévue en 1969 mais jamais convoquée. Elle ne fut pourtant pas officialisée dans les textes règlementaires afin de ne pas engager l’Etat à la financer.

Avec nos partenaires nous avons néanmoins créé d’autres outils de rapprochement ou d'émulation, comme le Critérium sportif ou les actions communes entre associations d'étudiants. Aux liens tissés avec Bordeaux se sont ajoutés des ponts avec Lyon, insuffisamment consolidés il est vrai (en particulier dans le cadre d’un projet avorté auquel je tenais beaucoup, Sciences Po Rhône-Alpes). Les directeurs de l'époque ont milité ensemble pour la création de deux nouveaux Instituts (Lille et Rennes ; depuis un IEP d’université a vu le jour à Saint Germain en Laye), lesquels ont simultanément cristallisé l'image publique (la marque) des « sciences po » et offert l'occasion de créer de nouveaux partenariats. On y parvint grâce à la mobilité d'enseignants passés d'un Institut à un autre, mais aussi aux accords conjoints de coopération internationale soutenus par le MAE. Depuis, une fédération de tous les anciens d’IEP impulsée par les nôtres a donné vie à ces idées sans doute prématurées. Elle plaidera peut-être un jour pour la création de nouveaux IEP à Montpellier (c’est dans les tuyaux), Nice, Nantes et Amiens.

Voilà une histoire cavalière de la maison, écrite à la serpe mais avec la sérénité que confèrent plusieurs détours effectués depuis : en tout, sept ans de réflexion passés à monter une école doctorale à Aix-en-Provence, plus dix ans de recherche conduites au sein de l’interdisciplinaire Institut Universitaire de France où j’ai beaucoup appris sur l’enseignement de sciences, et autant à la Fondation Maison des Sciences de l’Homme (l’autre Fondation, pas celle de Boutmy mais celle de Braudel, si proche de l’EHESS qui stimule le développement des SHS en France et en Europe) ) sans oublier la multiplication depuis cinq ans de cours en ligne (ou MOOC) dont les forums de discussion m’ont enrichi. Munis de ces points de comparaison, trente ans après mon départ de la Direction, je juge toujours aussi appropriées ces tentatives de synthèse initialement destinées à rendre compatibles des mouvements de fonds parfois contradictoires et à installer durablement notre maison dans le paysage universitaire mondial.

Pour conclure, je résumerai mon propos en insistant, côté élèves, sur la volonté de mélanger les publics et d’épanouir les personnalités grâce à trois processus : la multiplication des échanges avec des établissements étrangers ; la diversification des parcours conduisant à l'Institut ou accomplis après en être sorti ; la révolution pédagogique permanente. Côté Anciens, je rappellerai le choix fait dès les premiers jours de ne jamais dissocier le réseau du site (en gros, les IEP d’une part, et les partenaires académiques grenoblois de l’autre), de ne pas séparer l'insertion réussie dans la société et la reconnaissance scientifique, de poursuivre simultanément un enracinement local, une réputation nationale, et une visibilité internationale.

Tout ceci justifie pleinement à mes yeux que les Anciens jouent un rôle croissant dans la préfiguration d’un IEP de demain, en donnant leur avis sur les projets d’avenir, mais aussi en aidant à les financer grâce à leurs conseils avisés. Ce n’est pas pour rien que partout dans le monde les « alumni » sont si populaires auprès de leurs lointains successeurs ! C’est seulement avec leur soutien constant que les nouveaux bâtiments, dont mes cinq successeurs et moi-même avons rêvés et qui sont enfin devenus une belle réalité aujourd’hui, deviendront réellement modulaires. Modulaires donc novateurs : grâce au crowdfunding tout est désormais imaginable (Harvard elle-même vit de l’argent de ses diplômés). Je forme donc le vœu qu’un « fablab » (ou une fabrique) voit le jour sous une canopée recouvrant le second patio, avec un grand souci esthétique et une vraie attention aux économies d’énergie. Les étudiants y travailleraient sept jours sur sept, douze mois sur douze, et jusqu’à tard dans la nuit, montant leurs projets communs dans des espaces aménagés à leur goût selon leur besoins et réaffectés ensuite, afin de nourrir les débats dans des classes inversées. Cet espace serait non seulement un lieu de créativité et de sociabilité accrues mais aussi un pont entre générations, les émérites y retrouvant de temps à autre leurs anciens collègues et étudiants afin de participer à leurs projets.

Voilà la grande ambition que je souhaite pour les Anciens et Sciences-Po Grenoble d’ici 2025.

Yves Schemeil

François d'ARCY (1988-1995)

Parcours
1961 Diplôme de l'IEP Paris
1962 Licence en droit à la Faculté de droit et de sciences économiques de Paris
1963 Diplôme d'études supérieures (DES) de droit public et de science politique
1967 Doctorat en droit public 1970 Agrégation de droit public et de science politique

Principales responsabilités universitaires à Grenoble
1970 Responsable du 3e cycle puis de la section politique à l'IEP
Directeur du CERAT de 1976 à 1985
1988-1995 Directeur de l'IEPG
1985-1987 & 1996-1998 Directeur du Centre de formation de l'administration de l'IEPG
1997-1999 Directeur du GRESAL (Groupe de recherche en sciences sociales sur l'Amérique latine)

La modernisation de la documentation

Je ne peux parler de mon mandat de directeur sans d'abord évoquer Claude Domenach, dont le souvenir m'a bien souvent accompagné, ayant toujours été associé de près à son action. Du demi-siècle d'existence de l'IEP Grenoble, il a sans doute hérité la décennie la plus difficile. Nous pouvons difficilement imaginer aujourd'hui cette période d'intense bouillonnement, les innombrables assemblées d'enseignants et d'étudiants. Il fallait le sens politique et les convictions démocratiques de Claude Domenach pour à la fois comprendre les grèves quasi annuelles de cette époque, et aider à les arrêter lorsqu'elles risquaient de compromettre toute une année. Il fallait son savoir faire et son sens du service public pour réinventer une gestion universitaire qui avait alors perdu tous ses repères.

Mon mandat a commencé l'année même de la publication des nouveaux statuts des IEP, fruit de cinq années d'interminables palabres avec le ministère. Les questions statutaires ont donc absorbé une bonne part de mon énergie. Il fallait d'une part établir les nouveaux modes de relation formels et informels avec le ministère : les réunions trimestrielles des directeurs d'IEP sous la présidence du Président de la FNSP, René Rémond, permettaient d'élaborer les stratégies communes et de partager nos expériences. Il fallait aussi établir les relations avec l'Université Pierre Mendès-France, séparer ce qui devait l'être et maintenir en commun tout ce qui pouvait l'être. Grâce notamment à Catherine Finkel pour la partie administrative et de Christiane Schemeil pour la partie financière, mais aussi grâce à la compréhension du Président de l'Université et de ses services, l'IEP de Grenoble est, de tous les IEP de province, celui qui a établi les rapports les plus efficaces et les moins conflictuels avec son université de rattachement.

Parmi les questions administratives à régler, il y eut la mise en place par le ministère de la contractualisation quadriennale. Il fut décidé que les IEP auraient leur propre contrat, établi en étroite concertation avec l'Université pour toutes les affaires menées en coopération, au premier rang desquelles la recherche. Contractualisation encore bien imparfaite, il faut le reconnaître, par les lenteurs et les aléas de procédures, et les incertitudes sur ce qu'elle devait recouvrir. Dans le premier contrat l'accent fut mis sur la modernisation de la documentation. Jusqu'alors, l'IEP n'avait bénéficié que de l'aide de la FNSP et des droits étudiants pour développer un centre de documentation jugé indispensable à sa pédagogie. A l'heure des grands bouleversements technologiques et alors que le ministère recommençait enfin à accorder de l'attention aux bibliothèques universitaires, il était important de faire reconnaître la spécificité de notre propre centre. Ce ne fut pas chose facile pour le premier contrat, mais le second devait bénéficier des négociations du premier et placer définitivement le centre de documentation de l'IEP dans le grand mouvement de rénovation de la documentation universitaire. A l'intérieur même du centre, c'est vingt ans d'habitudes de travail et de savoir-faire accumulés qu'il fallait bouleverser avec l'arrivée de l'informatique, le libre-accès, la restructuration des locaux. Le processus de changement ne s'arrêtera sans doute pas de sitôt, mais il fallait beaucoup d'énergie et de courage au personnel de la Doc et à André Verdiel pour lancer le mouvement.

Le second contrat quadriennal fut également marqué par l'entrée de l'IEP sur la scène des DESS. En collaboration avec d'autres composantes de l'Université (cela était très important à mes yeux) nous avons créé deux DESS et participé à un troisième. Si l'on ajoute la recherche et le DEA, HEP est donc présent dans toute la gamme des activités universitaires. Cela est capital pour mener une politique de recrutement des enseignants, pour laquelle nous disposons d'une complète autonomie par rapport à l'Université tout en partageant les mêmes commissions de spécialistes. A vrai dire, les règles complexes et mouvantes qui président au recrutement et à l'avancement des enseignants ne laissent qu'une place réduite à une politique volontariste, mais c'était là une raison de plus pour que je m'y investisse et essaye de tirer profit de toutes les subtilités de textes difficilement compréhensibles, hélas, pour la quasi-totalité des enseignants.

J'ai mentionné tout à l'heure la recherche. Elle a continué sur sa dynamique propre, répartie principalement désormais en deux centres rattachés au CNRS. J'ai la satisfaction de constater que le directeur que j'étais n'avait que peu à y intervenir, sinon pour aider à cette restructuration et à veiller, dans la négociation des contrats quadriennaux, à ce que la relation avec l'Université reste étroite et harmonieuse. Bien que rien ne me soit plus étranger que de vouloir classer les IEP entre eux, reconnaissons que celui de Grenoble dispose de la structure de recherche la plus développée.

Et les étudiants, et le diplôme, s'étonnera-t-on de ne pas m'avoir encore entendu parler. Bien sûr cela constitue le cœur même de notre activité, et dans l'activité quotidienne d'un directeur cela occupe la plus grande partie du temps. Mais en ce domaine, Yves Schemeil avait déjà beaucoup fait, avec notamment la mise en place de la sélection et les aménagements apportés aux sections. Il a été possible, pendant mon mandat d'en tirer les conséquences, telles que la suppression de la session de septembre, et du même coup de mettre l'accent sur les stages d'été qui ont eu la faveur des étudiants et qui sont maintenant pleinement intégrés à la scolarité.

Et les échanges avec les universités étrangères, et la formation continue, et la réforme de la scolarité, et le centre de formation à l'administration, que j'ai quitté pour prendre la direction et auquel je suis retourné à la fin de mon mandat, et ... les relations avec les Anciens ? On m'a demandé d'être bref, pardon à tous ceux que je n'ai pas cités. Les résultats d'un mandat sont pour l'essentiel l'addition de ce que d'autres ont fait, chacun avec sa responsabilité - et tant mieux si j'ai pu y aider - ou de ce que les prédécesseurs avaient engagé et que les successeurs poursuivront.

Dans cette chaîne ininterrompue, un point fixe depuis 31 ans, la secrétaire du directeur, Françoise Terrier, à qui je veux tout spécialement rendre hommage pour terminer.

François DARCY

Henry OBERDORFF (1995-2002)

Décoration : Chevalier de l'ordre national du mérite

Parcours
1970 Licence en droit, Université de Paris
1972 DES de droit public, Université de Paris II
1975 DES de science politique, Université de Paris II
1976-1981 Doctorat d'Etat en droit : « L’exécution par l'administration des décisions du juge administratif mai 1981 », Université de Paris II (dir. Jacques Robert)
1985 Agrégation de droit public
1974-1985 Université de Valenciennes et du Hainaut-Cambrésis (assistant, maître-assistant puis professeur)
1986-1992 Université Jean Monnet de Saint-Etienne
1992- Professeur à l'Institut d'Etudes Politiques de Grenoble
1995-2002 Directeur de l'IEPG

L'internationalisation du diplôme

Evoquer son propre mandat pour un directeur en exercice est très délicat. Il n'est pas forcément le mieux placé pour valoriser les chantiers qu'il contribue à réaliser. En plus, une institution qui atteint le demi-siècle, a nécessairement bénéficié des apports et des initiatives des directeurs successifs, notamment Jean-Louis Quermonne, Claude Domenach, Yves Schemeil et François d'Arcy. On est face à une chaîne des directeurs et de leurs collaborateurs. En 1995, année de ma prise de fonctions, l'Institut d'Etudes Politiques de Grenoble est depuis longtemps une institution de grande qualité reconnue dans la communauté universitaire tant en enseignement qu'en recherche.

Il reste considéré comme un Institut d'équilibre par rapport à celui de Paris, avec lequel il entretient des relations privilégiées au travers de la Fondation Nationale des Sciences Politiques. Dans un premier temps, un nouveau directeur doit s'efforcer de poursuivre et d'amplifier les actions entreprises par ses prédécesseurs. C'est le cas notamment pour la recherche ou la formation continue. Il s'agit plus d'une mise en œuvre de décisions précédentes, comme par exemple la création de l'UMR CÉRAT. Il en est de même pour la participation aux nombreux réseaux de recherche nationaux, européens ou internationaux.

Ensuite, de nouveaux chantiers ont été ouverts afin de permettre à l'IEP de Grenoble de garder son rang. Ils concernent notamment : les étudiants, le diplôme et les outils pédagogiques et documentaires ; les relations internationales ; la communication et les activités culturelles ; l'administration générale. Il ne s'agit pas ici de faire un catalogue des initiatives de la direction, mais d'en donner les principales caractéristiques.

Afin de rendre le diplôme plus performant, une nouvelle réforme, suivie d'une modernisation du règlement des études, est opérée en 1996. Cette réforme est réalisée, à l'issue d'une large concertation, aussi bien entre les enseignants qu'avec les étudiants. Elle est en cours d'application, année après année, depuis 1997 jusqu'en 2000. Elle vise, d'abord, à donner à tous les étudiants une solide formation pluridisciplinaire. Cinq disciplines sont dorénavant systématiquement dispensées à tous les étudiants : le droit, l'économie, l'histoire, les relations internationales, la science politique. Ensuite, la spécificité de chacune des sections est accentuée par de nouvelles conférences de méthodes, par exemple sur la vie sociale et le travail pour la section Politique et économie sociale, sur la science politique pour la section Politique et sur l'Europe, construction, institutions et politiques pour la section Service public. L'enseignement de deux langues étrangères, dont l'anglais, est devenu obligatoire. Cela permet aux étudiants d'aborder, s'ils le souhaitent, des langues non européennes grâce à la mise sur pied d'un partenariat avec la maison des langues et des cultures.

L'internationalisation du diplôme est renforcée, d'une part au travers de l'extension des possibilités de séjours à l'étranger, d'autre part grâce à la création de nouveaux cours thématiques en langue étrangère et à l'accueil de professeurs invités venant d'universités étrangères. De nouveaux ateliers sont proposés aux étudiants sur la gestion des ressources humaines, sur les nouvelles technologies de l'information ou la gestion financière des villes. Le stage obligatoire voit sa place mieux reconnu dans la scolarité. La politique et le service des stages sont mieux organisés. La question de l'insertion professionnelle devenant de plus en plus décisive, le stage prendra certainement une plus grande place dans les prochaines années.

Toujours dans le souci de doter les étudiants des meilleurs outils pédagogiques, documentaires et de communication, l'accès à la messagerie électronique et aux services de l'Internet est généralisé depuis la rentrée 1997, pour l'ensemble des étudiants. La modernisation technologique du Centre de documentation se poursuit.

Elle concerne l'informatisation de la gestion, du stockage et de l'accès aux instruments documentaires. Le Centre de documentation se préoccupe aussi des apprentissages à la recherche documentaire classique ou électronique par la réalisation de stages pour les étudiants.

Les relations internationales de l'établissement sont renforcées aussi bien pour la mobilité étudiante que celle des enseignants et des chercheurs. Les échanges étudiants sont accentués par de nombreux partenariats avec des universités étrangères : pour 1998-1999, 74 étudiants partiront vers 27 destinations et 12 pays. En échange, le même nombre d'étudiants étrangers est accueilli. L'IEP est inscrit, de manière plus systématique, dans la coopération européenne et internationale, pour d'autres échanges. Plusieurs conventions de coopérations sont mises en place tant avec des universités étrangères qu'avec des institutions internationales, comme la Communauté européenne. L'IEP a souscrit au programme Socrates et s'est engagé dans les programmes Tempus. Les missions à l'étranger, comme les échanges d'enseignants ou de chercheurs, se sont multipliés. Le service des relations internationales est administrativement restructuré en conséquence.

Les manifestations à caractère culturel sont développées au travers des nombreuses conférences-débats du Cercle de l'IEP. Les initiatives étudiantes d'animation de la vie de l'Institut sont encouragées: année 1998, le critérium inter-IEP s'est déroulé à Grenoble. La réussite de cette manifestation sportive et conviviale doit beaucoup au dynamisme d'une équipe d'étudiants réunissant le bureau des élèves et les associations sportives de l'IEP.

Pour faire le lien entre l'enseignement et la recherche et leur valorisation, des entretiens annuels de l'IEP sont mis en œuvre : 1996, "surveillance, démocratie et technologie" ; 1997, "identité, identités" ; 1998, "cinquantenaire de l'IEP de Grenoble, l'apport des IEP à la formation et à la recherche".

La richesse de la vie de l'Institut exigeant une meilleure information, de nouveaux instruments de communication sont successivement mis en place avec le livret de Science Po Grenoble, les brèves, un nouveau logo, un site Internet...

L'administration et les locaux de l'établissement sont modernisés. De nouveaux logiciels de gestion sont introduits, soit pour le budget et les finances avec Nabuco, soit pour la scolarité avec Apogée. La formation continue des personnels est amplifiée. Ces nouveaux instruments rejaillissent sur l'organisation et le fonctionnement de l'administration de l'Institut, avec par exemple la mise en place des centres de responsabilités ou les inscriptions directes des étudiants. Les locaux sont agrandis d'un espace de 535 m2. Réalisée en maîtrise d'ouvrage sur fonds propres et une aide financière de l'Université, sous la forme d'un prêt, cette construction permet de mieux loger les formations post-diplômes (DEA, DESS, préparations aux concours), de disposer de nouvelles salles de cours et d'un équipement informatique supplémentaire. D'autres aménagements sont envisagés pour améliorer, notamment, l'accueil des étudiants à la scolarité.

D'autres chantiers se préparent avec la confection du projet d'établissement et du contrat quadriennal avec le ministère de l'éducation nationale pour la période 1999-2002. Ce projet est l'occasion de finir les axes du développement à moyen terme de l'IEP de Grenoble. Cette réflexion intervient, opportunément, l'année du cinquantenaire de l'établissement. Quelques priorités se dessinent.

L'administration de l'établissement doit poursuivre sa modernisation aussi bien pour les personnels, le bâtiment que les technologies. Le diplôme doit continuer à évoluer pour mieux intégrer encore son internationalisation et ouvrir les possibilités d'insertion professionnelle. Les post-diplômes doivent être développés par une plus grande offre de formation en DEA ou DESS. La formation continue doit continuer à ouvrir sa palette de prestations. La recherche doit poursuivre sa structuration, y compris thématique. Les synergies de la recherche avec l'enseignement sont à amplifier. Le devenir des doctorants est à traiter pas exclusivement de manière académique. L'ouverture de l'IEP vers l'international est à poursuivre, ainsi que vers son environnement local ou régional.

Voilà présentés les chantiers ou les réalisations de la direction actuelle de l'établissement. Evidemment la gestion d'un établissement n'est pas une entreprise solitaire. Elle résulte d'un travail d'équipe. Elle n'est possible qu'avec l'investissement de l'ensemble du personnel, chacun à sa place. L'IEP de Grenoble bénéficie d'un personnel compétent et de qualité. Il peut aussi s'appuyer sur l'Université à laquelle il est rattaché. Celle-ci est toujours attentive au développement et aux initiatives de l'Institut. L'IEP a tissé de nombreux liens de partenariat avec des entreprises ou des administrations. Enfin, il ne faut surtout pas oublier les liens très précieux entre l'Institut et l'Association des anciens élèves. Ils permettent de maintenir une relation avec les promotions successives, à la fois dans le temps mais aussi dans l'espace compte tenu du recrutement national de l'Institut. En effet, l'IEP, pour contribuer au rayonnement d'enseignement supérieur grenoblois ne doit pas oublier qu'il est un établissement à vocation nationale et internationale.

Henri Oberdorff

Pierre BRECHON (2002-2005)

Etudes
Lycée Champollion à Grenoble
Université des sciences sociales à Grenoble
Diplôme de l'IEPG
D.E.A. de sociologie de l'administration
Doctorat de 3e cycle d'études politiques approfondies
Agrégation de science politique

Carrière
1974-1980 Chargé de cours à l'IEP de Grenoble
1980-1983 Assistant à l'université des sciences sociales de Grenoble
1984- Professeur à l'IEPG
1990-2002 Président de la Commission Scientifique de l'IEPG
1996-2000 Premier vice-président du Conseil national des universités (Cnu)
2000- Président de l'Association pour la recherche sur les systèmes de valeurs (Arval)
2002-2005 Directeur de l'IEPG
2003-2004 Professeur invité à l'université Veracruzana (Mexique)
2004 Expert au Commissariat général du plan
Membre de l'Association française de science politique (AFSP) (depuis 1981), de l'Association française des sciences sociales des religions (depuis 1983) et de l'Association internationale de sociologie des religions (depuis 1987).

Un diplôme professionnalisé en cinq ans

Lorsque je suis devenu directeur, le diplôme traditionnel de sciences po en trois ans avait déjà sensiblement évolué. Sous la pression des étudiants, une quatrième année d’études avait été instaurée, d’abord optionnelle, puis rendue obligatoire au moment où presque tous les étudiants l’accomplissaient. Il s’agissait d’une année à l’étranger qu’il avait été possible de mettre en place pour tous grâce aux nombreux accords d’échanges noués avec une centaine d’universités dans le monde. Au-delà du diplôme, l’IEP organisait une formation à la recherche en science politique à travers le DEA et disposait d’un centre de formation aux concours administratifs. L’IEP avait aussi commencé à développer des DESS. Mais le diplôme restait largement une formation généraliste qui était suivie par des compléments de formation (souvent dans une autre université) avant d’entrer dans la vie active.

2002, c’est aussi le moment où commençait à être homogénéisés en Europe les parcours de formation universitaire avec une licence en trois ans, un second cycle de deux ans – le master -, avant l’étape de la recherche doctorale. Ce contexte général rendait obsolète la conception de notre diplôme en quatre ans. C’était devenu bancal. Si on voulait rester une grande école performante, il fallait faire évoluer le diplôme à cinq années d’études, avec un premier cycle de trois ans – assez généraliste malgré l’existence des sections en 2ème et 3ème année - et un second cycle professionnalisé de deux ans, en intégrant les formations type DEA et DESS dans le second cycle. Evidemment une telle transformation était un défi important qu’il fallait négocier avec les enseignants et les étudiants, mais aussi plus largement entre les IEP, avec notre université de rattachement et avec notre ministère de tutelle. Dans une note de réflexion en vue d’une assemblée générale des enseignants-chercheurs le 7 novembre 2002, j’écrivais : « L’hypothèse du diplôme à cinq ans suppose une professionnalisation importante de notre diplôme en année 5. Pour réussir cela, nous devons opérer un changement de culture ». Au lieu de penser seulement à la formation d’esprits critiques, il fallait former à des métiers de cadres en liens étroits avec des milieux professionnels. Ce qui ne pouvait se mettre en place que progressivement.

Tout étudiant ayant réussi son premier cycle de trois ans devait pouvoir se voir offert une spécialité de second cycle, il fallait donc multiplier notre offre avec des effectifs limités à une vingtaine d’étudiant par année et filière. Il fallait aussi pouvoir accueillir de bons étudiants venant d’autres formations universitaires pur éviter un « entre soi » peu dynamisant. Ce qui devait conduire à une augmentation importante du nombre d’étudiants. Les grands principes du passage du diplôme à cinq ans ont été votés à la quasi unanimité (pas de contre, deux abstentions) en CA le 6 mai 2003, avant beaucoup d’autres IEP de région.

Dans le même temps commençait des échanges avec le ministère pour que les diplômes des IEP se voient reconnaître le grade de master, ce qui maintient l’autonomie du diplôme tout en reconnaissant son équivalence avec les masters nationaux. Par ailleurs les IEP pouvaient être habilités à délivrer des diplômes nationaux conjointement avec un autre établissement universitaire.

En 2003 et 2004, nous avons beaucoup discuté du profil et du statut des nouvelles formations de second cycle. En décembre 2003, le CA a voté la création de 13 spécialités, cinq étant seulement des filières de notre diplôme, huit étant à la fois filières du diplôme et conférant un master national (ce qui permettait d’être mieux inséré dans le pôle universitaire grenoblois et d’accueillir des étudiants n’obtenant que la master national, alors qu’on n’avait pas encore réussi à créer un concours d’accès direct en second cycle).

Le contenu des maquettes et des règlements des études des filières de second cycle a été voté en juin 2004 pour une opérationnalisation en septembre. Les étudiants sortant du premier cycle cette année-là ont eu le choix entre la quatrième année à l’étranger ou le diplôme en cinq ans. Environ un tiers de la promotion a choisi la nouvelle formule qui n’est devenue obligatoire que pour les étudiants entrants en première année en 2004.

Les treize filières étaient présentées de la manière suivante :

Le master « Europe : gouvernance, intégration et intelligence européennes » offre trois spécialités :
- Gouvernance et administration européenne,
- Intégration et espaces européens,
- Intelligence et acteurs européens.
Il s’agit d’une formation pluridisciplinaire (droit, économie, science politique, histoire, géographie, sociologie…), indispensable à une bonne compréhension de l’Union européenne, et préparant aux métiers tournés vers l’Europe, dans le champ de l’action administrative ou économique, mais aussi dans celui de la recherche ou de l’expertise.

Le master « Politiques publiques et changement social » propose cinq spécialités, dans une problématique de science politique ouverte à d’autres sciences sociales telles que l’économie, la sociologie, l’histoire. Quatre d’entre elles avaient une visée professionnalisante :
- Développement et expertise de l’économie sociale,
- Direction de projets culturels,
- Ingénierie juridique et financière,
- Ville, territoire, solidarités.
La cinquième, « Sciences de gouvernement comparées », a pour finalité la formation à l’enseignement et à la recherche dans le domaine des sciences de gouvernement et des politiques publiques.

Le programme « Analystes politiques et sociaux » recouvre trois spécialités :
- Journalisme,
- Organisations internationales, OIG, ONG,
- Etudes d’opinion et de marché (ancien DESS Progis).
Elles forment des observateurs des sociétés contemporaines, capables d’éclairer par leurs analyses la prise de décision, en s’appuyant surtout sur les problématiques de la science politique, des relations internationales, de la sociologie et du marketing.

La spécialité « Carrières publiques » prépare aux métiers de la haute fonction publique (d’État, territoriale et hospitalière) ou conduit à des fonctions de cadre dans les différents secteurs des collectivités publiques.

La spécialité « Stratégie et projets dans l’entreprise et son environnement », par sa polyvalence et sa pluridisciplinarité, a pour objectif la formation de professionnels pouvant assumer des fonctions d’interface entre l’entreprise et l’environnement socio-économique.

Tout ne fut pas parfait dans cette phase transitoire. Après de longs débats, le compromis entre enseignants avait consisté à ne rien modifier dans le premier cycle, ce qui aboutissait à conserver les séjours à l’étranger en master, souvent en première année, ce qui n’était pas idéal pour un début de spécialisation professionnelle. Les choses ont évolué depuis et évolueront encore, pour mieux répondre aux besoins de formation de responsables efficients dans un univers de plus en plus internationalisé.

Pierre Bréchon

Olivier IHL (2005-2012)

Etudes
1986 Diplôme de l’IEP de Bordeaux
1987 Maîtrise de Science Politique à l'Université Bordeaux I.
1988 D.E.A. de Sciences Sociales de l'E.H.E.S.S. et de l'E.N.S. d'Ulm.
1988 D.E.A. de Sociologie Politique de l'Université Paris I (Panthéon-Sorbonne)
1992 Doctorat d’Histoire, E.H.E.S.S. (dir. Mona Ozouf)
1992 H.D.R. en Science Politique de l'Université Paris I (Panthéon-Sorbonne)
1993 Agrégation de Science Politique

Parcours 1986-1987 Administrateur adjoint du Centre d'Analyse Politique Comparée (M.S.H. Aquitaine)
1991-1992 Moniteur d'enseignement puis A.T.E.R. à l'Université de Paris XII en droit constitutionnel
1992-1993 Maître de conférences de Science Politique à l'Université de Picardie Jules Vernes
1993- Professeur de Science Politique à l’Institut d’Etudes Politiques de Grenoble
1995-1998 Elu au Conseil national des Universités, section O4 "Science politique"
1998-2001 Président de l'Association des Enseignants et Chercheurs de Science Politique
1996-2005 Responsable pédagogique de la section Politique à l'I.E.P. de Grenoble
1996- Membre du Conseil d'Administration de l'IEP de Grenoble
- Responsable de plusieurs programmes sur la professionnalisation politique en France et au Chili (en octobre 1997, inscription dans le cadre du Programme Ecos-Conicyt du Ministère des Affaires étrangères pour trois ans et actuellement programme Pics au CNRS) ; sur Les dynamiques sociales et territoriales : exclusion et intégration, espace et modes de vie (pilote du Cluster 12 du schéma régional Recherche de la région Rhône-Alpes).

A la croisée des chemins

2005-2012 : des années pleines de défi et de transformation. Pour l’IEP et pour ses équipes, ce fut d’abord la fin d’une réforme étalée sur plusieurs années : le passage de trois à quatre puis à cinq ans du diplôme. On l’a oublié mais celle-ci a complètement modifié le fonctionnement de notre établissement jusqu’à redéfinir sa place dans le paysage de l’enseignement supérieur et de la recherche. Fini le diplôme généraliste qui s’ouvrait sur des formations spécialisées proposées à l’extérieur. Désormais, le premier cycle, polyvalent et pluridisciplinaire, débouchait sur une double année professionnalisante et intégrée.

D’où un nouveau concours d’entrée en 4ème année. D’où des parcours mutualisés avec les autres IEP. D’où surtout une politique nouvelle de cours et de stages. Etant donné la diversité des métiers à l’issue d’un IEP, ce ne fut pas une affaire simple que de composer ce second cycle. Il fallut répondre à des attentes extraordinairement diverses. D’autant que l’internationalisation de la 4ème bouleversa jusqu’à la nature de la pédagogie héritée des décennies précédentes.

Autre nouveauté : la loi du 10 août 2007 relative aux Libertés et Responsabilités des Universités (LRU). Elle organisait le passage au Responsabilités et Compétences Elargies (RCE) pour les universités après la loi sur les PRES qui, l’année précédente, favorisa une dynamique de regroupement sur chaque site (l’IEP était devenu l’un des membres fondateurs de celui né à Grenoble). Un véritable big bang institutionnel. Il devait en résulter des rapports tendus avec l’université Pierre Mendès France (transfert des 38 emplois, fin de la convention dite de rattachement, surcoûts de gestion…) mais aussi de nouvelles perspectives de développement.

Ces évolutions ont poussé l’IEPG a accélérer sa recomposition. A se doter d’un service de formation continue autonome, à se rapprocher de la région Rhône-Alpes (clusters, bourses Explora…), à organiser sa propre chaîne d‘inscription, à se doter des services RH renforcés et d’un système indépendant de prêts pour la bibliothèque, à repenser sa politique de relations internationales... Bref, des années intenses qui invitaient à créer de nouvelles façons de travailler.

Sur le plan des partenariats, trois démarches nouvelles sont à signaler :
- l’ouverture du site d’Annecy (qui accueillait des formations sur le Tourisme, Transmedia et l’Autonomie et les Services à la Personne) : une autre logique de territorialisation désormais banale pour les IEP ;
- le lancement du diplôme intégré à l’Université internationale de Rabat : une façon de repenser les rapports de coopération universitaire entre les deux rives de la Méditerranée
- la création des chaires thématiques (Politiques sociales, Environnement, Innovations…) qui offraient des liens inédits avec les opérateurs économiques et culturels régionaux.

Par ailleurs, des relations structurantes ont été établies avec le CHU à l’occasion de la création du Master Politiques publiques de santé, puis avec l’INPG pour le master Techniques, sciences et démocratie, deux parcours fortement soutenus par le Ministère. Il faut aussi souligner les lancements des formations Amérique latine, Méditerranée et Moyen Orient et la mise en place du Bachelor pour certifier les trois premières années de scolarité.

La construction de partenariats européens spécialisés a, elle aussi, permis d’étoffer l’offre de diplômes conjoints et de mieux intégrer les enseignements en langue étrangère. Une politique qui desserra nos marges d’action pour accueillir un nombre accru d’étudiants et mieux accompagner leur insertion professionnelle.

De cette époque date aussi le Plan Campus : un programme capital de constructions et réhabilitations universitaires. Ce qui a permis à l’IEP d’obtenir le financement (à hauteur de plus de 10 millions d’euros) de sa nouvelle aile pédagogique et administrative. De moderniser aussi ses amphis et patios. Des travaux dont nous venons de voir l’aboutissement depuis quelques semaines.

Cette politique de développement a bénéficié d’une réévaluation sensible de la dotation de l’IEP mais pas du nombre d’emplois enseignants ni du nombre d’emplois statutaires administratifs. Le processus d’autonomisation des IEP ? Il aurait du conduire à modifier le décret de décembre 1989, et déjà pour renforcer le rôle des équipes de direction. Il aurait fallu pallier aussi les manques du statut d’EPA désormais obsolète (art. 43 de la loi de 1984). Les IEP étaient devenus de véritables écoles de sciences sociales. Ils disposaient d’un important pôle documentaire et de recherche, s’appuyaient sur des filières sélectives de formation s’arrêtant aux portes du doctorat... Or, sans modification statutaire, ces grandes écoles eurent du mal à se repositionner dans les regroupements des universités (PRES puis COMUE), des regroupements généralement plus soucieux d’uniformité que d’innovation.

On l’aura compris : ces quelques rappels n’ont pas d’autre ambition que de mettre en perspective ce que furent ces années 2205-2012. D’illustrer également les transformations décisives auxquelles l’IEP fut confronté. Des années de transition entre deux modèles institutionnels, des années marquées par l’action et l’engagement en faveur d’un service public d’enseignement et de recherche à la fois ouvert et volontaire.

Olivier Ihl

Jean-Charles FROMENT (2012-2018)

On peut évoquer un mandat en égrainant les réformes engagées, abouties ou les restructurations mise en œuvre au cours de celui-ci. Elles sont a priori nombreuses : réorganisation complète du bachelor avec notamment la mise en place de la mobilité internationale en 2ème année et le renforcement de l’accompagnement à l’insertion professionnelle, restructuration progressive du 2nd cycle en écoles et en labels, réorganisation administrative, redressement financier, finalisation du projet d’extension-réhabilitation des bâtiments, renforcement de la recherche avec un service dédié et deux nouveaux laboratoires, création d’une Fondation abritée Sciences Po Grenoble et mise en place d’un Conseil d’orientation stratégique, etc. etc. Mais ce serait une vision en réalité bien réductrice de l’identité d’un mandat de directeur. Etre directeur dans les années 2012-2018, je dirais que c’est principalement avoir été un observateur-acteur sur trois plans :

- L’animation d’abord d’une équipe de direction ; car il n’est plus possible aujourd’hui de penser la direction d’un établissement comme le nôtre de façon solitaire, voire avec la seule adjonction d’un directeur des études au rôle central. La complexification des dossiers, le renforcement du contrôle des tutelles, la nécessité d’être présent partout sur le site pour contribuer aux politiques communes, rendent obligatoires la mise en place d’un collectif dédié au développement et à la défense de l’institution. Ce collectif, il a toujours été présent pendant ces années. Avec sa richesse et ses différences, sa diversité et ses divergences, mais avec un engagement toujours intact et c’est à lui que je pense aujourd’hui. Pas de direction donc sans Marie-Julie Bernard, Bernadette Derrouch, Yann Echinard, Célia Himelfarb, Louis Job, Imad Khillo, Jean Marcou, Sabine Saurugger, Philippe Teillet et Fabien Terpan, mais aussi sans les DGS qui en ont été totalement partie prenantes, Aymen Ben-Miled, Claudine Bourrette, Bénédicte Corvaisier et Marc Sabin. Pas de direction non plus sans tous les chargés de mission qui m’excuseront de ne pas tous les citer ici. Pas de direction encore sans pouvoir s’appuyer sur le soutien comme j’en ai bénéficié de deux excellents présidents de CA, les conseillers d’Etat Alain Christnacht et Laurent Olléon. Pas de direction enfin sans une assistante, Catherine Ruel, au four et au moulin pour non seulement organiser le travail du directeur, mais aussi permettre la vie de ce collectif. Dans un établissement où la culture du « directeur » était très forte, il fallait lui substituer la représentation d’une gouvernance nécessairement collective ne pouvant être réduite à une seule femme ou un seul homme ;

- Plus qu’une direction ensuite, ce mandat a aussi été celui de l’accompagnement et de l’orientation d’un processus de transformation d’un établissement. Sciences Po Grenoble en 2018 c’est près de 2200 étudiants, de très nombreuses formations de 2nd cycle, un développement constant de l’enseignement numérique et de la FTLV, près de 170 accords de coopération internationale dont une implantation singulière et en plein développement au Maroc en partenariat avec l’Université internationale de Rabat, plusieurs double diplômes nationaux ou internationaux, trois laboratoires de recherche, un centre de documentation très performant, une trentaine d’associations étudiantes, etc. Et ce développement, l’établissement a dû apprendre à le gérer de façon de plus en plus autonome, dans un partage de relations avec les universités alentours substituant une démarche stratégique à la dépendance de gestion qui caractérisait jusqu’alors la relation UPMF-IEPG. Un seul maître mot dans ce cadre pour pouvoir absorber cette évolution, celle de la professionnalisation de la gestion que ce soit en matière RH, financière, comptable, de management, de systèmes d’informations, et plus généralement d’organisation administrative renforcée dans tous les services,… Faire de l’IEP un établissement respecté pour la qualité de sa gestion et inattaquable sur sa situation financière fût une obsession pendant ce mandat. Et il y a eu incontestables réussites sur ce plan, même si le chemin est loin d’être clôt, avec de nombreuses améliorations encore à réaliser ;

- La prise de conscience enfin que la direction de l’IEP aujourd’hui ne peut plus s’inscrire dans une stratégie totalement autonome des évolutions du site sur lesquels il se trouve. Que ce soit à travers la constitution de la COMUE, puis désormais de celle de l’Université intégrée à venir, ce mandat est aussi le témoignage d’une évolution des relations engagées entre les établissements d’un même site avec leur interdépendance stratégique. Pouvais-je imaginer en 2012 qu’une grande partie en réalité du temps consacré à l’IEP serait aussi celui de discussions, négociations plus ou moins âpres, co-constructions, partenariats avec Grenoble Polytechnique, l’école d’architecture, l’Université devenue Grenoble-Alpes ou encore l’Université Savoie-Mont Blanc ? Comment penser dans ce cadre un projet propre pour l’IEP dans un contexte de transformations nationales qui l’inscrit nécessairement aussi dans un projet territorial ? Comment combiner une identité de réseau avec les autres IEP porteurs d’une même marque, d’une même philosophie de formation, tout en étant engagé quotidiennement dans un projet partagé avec des établissements locaux relevant d’identités disciplinaires, de tailles, de statuts et d’approches pédagogiques et scientifiques a priori distinctes ? Défendre et penser le singulier dans le collectif tout en inscrivant la démarche collective dans un projet singulier, tel est aussi le défi que doit relever aujourd’hui la direction d’un établissement comme l’IEP.

Mais en réalité, et à l’instar de tous les autres directeurs, comme une invariance dans des temps changeants, diriger un établissement c’est compter avec ses personnels, ses femmes et ses hommes, leurs enthousiasmes, leurs résistances, leurs sourires, leurs frustrations, leurs revendications, leurs conflits, leurs émotions, leurs incompréhensions, leurs différences de statuts et de cultures professionnelles, leurs satisfactions, leurs réussites, leurs échecs. Rien de différent de ce qui se passe ailleurs a priori, mais qui prend cependant dans le contexte d’un établissement à la taille réduite et à l’identité marquée une résonance particulière. Des personnels, mais aussi des étudiantes et des étudiants, qui font vivre au quotidien un espace qui résonne de leurs bruissements permanents, de leurs appétences de savoirs et de vie, de leurs errements de jeunesse et d’incompréhensions institutionnelles, de leur soif de découvertes, de voyages et de collectif, de leurs besoins de révolte et d’émancipation. Tous autant qu’ils sont dans leurs différences et qui viendront pourtant grossir les rangs des près de 15000 déjà diplômés de l’IEPG. Ce sont eux qui font et feront à jamais ce qu’est vraiment cet établissement, à l’image de ce que je ne cesserai moi-même jamais d’être avant que d’en avoir exercé la direction.

Jean-Charles Froment, septembre 2018.